intraordinaire 

michel v mange des enfants.

par Michel Valdrighi, 3X ans, bonne à tout faire du web le jour, superhéros injustement méconnu la nuit.

2010 07 28

ressembler à ces hommes

Jones se détourna de la fenêtre quand il vit s’enfuir le barbu et il ouvrit l’exemplaire de Life que Darlene lui avait donné. Du moins Darlene avait-elle été agréable avec lui aux Folles Nuits. Darlene s’était abonnée à Life dans l’idée de se cultiver et de s’améliorer et, en faisant cadeau de cet exemplaire à Jones, elle espérait aussi lui être utile. Jones tenta de lire un éditorial consacré à l’engagement américain en Extrême-Orient mais dut s’interrompre à mi-chemin. Il se demandait comment un canard pareil pourrait aider Darlene à devenir danseuse exotique — le but qu’elle s’était fixé et dont elle avait parlé et reparlé. Il reporta son attention aux pubs. C’était ce qui l’intéressait dans les magazines. Celui qu’il tenait entre les mains en présentait une sélection remarquable. Il aimait la pub de la compagnie d’assurance sur la vie Aetna, avec la photo de la jolie maison qu’un couple venait d’acheter. Les hommes de la lotion après rasage Yardley semblaient riches et décontractés. Voilà comment Life pouvait lui être utile. Il désirait ressembler à ces hommes, leur ressembler trait pour trait.

John Kennedy Toole, La conjuration des imbéciles

2008 06 17

une grande joye à l’un et à l’autre

Pour paraître vierge et pucelle comme devant des filles qui se sont fait mettre la paille sous le ventre, j’ay ouy dire à un empirique ces jours passez : qu’il faut avoir des sangsues et les mettre à la nature, et s’en faire par là tirer et sucer le sang, lesquelles sangsues, en suçant, laissent et engendrent de petites ampoules et fistules pleines de sang ; si bien que le galant mary, qui vient le soir des noces les assaillir, leur crève ces ampoules dont le sang en sort, et elle s’ensanglante, qui est une grande joye à l’un et à l’autre ; et par ainsi, l’honneur de la citadelle est sauf. Je trouve ce remède bon et souverain…

Pierre de Bourdeille, abbé de Brantôme — XVIème siècle

Ah, que n’avait-elle disposé de sangsues, la pauvre « future divorcée contre son gré » médiatisée…

(Trouvé chez Roger Felts, via Olenka aux pieds vagabonds, et probablement extrait de Vies des dames galantes.)

12:24 | 2 commentaires | tags :

2007 07 30

où l’on parle d’auteurs et de livres, en établissant par là même le record de mots postés sur ce blog en 24 heures

J’ai reçu une patate chaude en pleine poire il y a maintenant huit jours, alors avant qu’elle ne refroidisse voici ma contribution au meme “liste de lecture”.

Quatre livres de ma jeunesse :

  • Jules Verne : Voyage au centre de la terre, et plein d’autres (y compris une histoire de bateau qui échoue, où l’on perd des jambes et la foi en la civilisation — c’était atroce dans mon souvenir, ce bouquin)
  • Tout l’Univers, l’encyclopédie à reliure rouge pétant : je crois qu’on a eu cette encyclopédie en même temps ou avant notre première télé (en 84~85). Très vite j’ai appris comment on faisait les bébés (dans le couple illustré, l’homme était barbu presque baba), très vite j’en ai parlé à ma sœur cadette, très vite notre mère s’est retrouvée convoquée chez la directrice de l’école : vous comprenez, des enfants de 6 et 4 ans qui disent à tous les autres enfants que le papa il met son zizi dans la zézette de la maman, ça fait mauvais genre.
  • plusieurs livres de biologie, en particulier un d’anatomie : des après-midi entières à recopier pour la dixième fois le schéma du squelette du chat, ou de mon préféré, la grenouille
  • le Seigneur des Anneaux (lu quatre fois entre mes 13 et 16 ans, jamais pu aimer le lent démarrage dans la Comté, mais regretté Tom Bombadil au ciné), et une flopée de Livres dont Vous êtes le Héros : à cette époque j’avais un Amstrad, pour économiser les feuilles de papier et parce que gommer tout le temps les mêmes chiffres me lassait j’avais codé des gestionnaires de feuilles de perso pour plusieurs séries, avec gestion du lancement de dés sur simple pression des touches 1 à 9

Quatre écrivains que je lirai encore et encore :

  • Haruki Murakami : onirisme (La Ballade de l’Impossible, la Fin des Temps) et plongées dans l’âme du Japon contemporain, dans son histoire et sa mémoire (Chroniques de l’Oiseau à Ressort)
  • Ryû Murakami : pessimisme et plongées dans l’âme du Japon contemporain, des conventions sociales absurdes qui mènent invariablement à la démence, à la violence fille de tristesse et peur (Les bébés de la consigne automatique, Lignes)
  • Philip K. Dick : ami(e) lecteur(trice), va lire absolument Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, beaucoup plus intéressant que son adaptation ciné (Blade Runner)
  • Douglas Adams : il a suffi d’un cheval dans une salle de bain pour que je découvre autre chose que le guide du routard voyageur galactique…

Quatre écrivains que je ne lirai plus :

  • Milan Kundera : s’il refait le coup de l’Identité
  • Bret Easton Ellis : je me suis fait avoir avec Glamorama, pas deux fois
  • Bernard Werber : écrivaillon, pêché coupable de mes jeunes années, je suis tombé dedans avec les Thanatonautes et les Fourmis. La lecture du reste de la trilogie des Fourmis m’en aurait presque vacciné (le troisième tome est affreusement mal écrit, plein de bons sentiments, on se croirait dans un film fantastique à la Howard le canard de l’espace), mais non, il a fallu que je lise la montagne de merde qu’est la suite des thanatonautes (encore plus neuneu qu’une pub EDF/Véolia/Areva), et une histoire de joueur d’échecs paralysés avec un asile et une nana qui va d’île en île sur un bac puis se fait capturer par des moines pour jouer à Jenga (bon ok, c’était pas pour jouer à Jenga, mes souvenirs sont flous, ça devait être encore plus con dans le bouquin)
  • William Gibson : à cause de Idoru Bernard Werber : tellement mauvais, j’ai tellement honte d’avoir passé du temps entre ses pages, qu’il compte pour deux écrivains à ne plus lire !

Quatre livres sur ma pile:

  • Design for community, de Derek Powazek : une relecture plus ou moins en rapport avec mon prochain taf, en espérant que les concepts n’ont pas trop mal vieilli
  • plein de bouquins d’espionnage à piocher chez la demoiselle qui occupe présentement et ma vie et mon cœur (et mes wiimotes)
  • Harry Potter et *, toute la série en commençant peut-être par le dernier pour éviter le spoil
  • les oubliés dans ma quête de lecture de tout Yukio Mishima, tout Kôbô Abê, tout Tolkien (je désire ardemment Children of Türin, l’édition spéciale qui en jette, disponible chez WH Smith, rue de Rivoli)

Les Quatre Fantastiques et la Patate Chaude :

  • le gros Coute parce que finalement son blog gigote encore
  • Saki parce qu’elle ne voulait tellement plus avoir Idoru dans sa bibliothèque qu’elle a requalifié son prêt en don, me laissant maintenant à la recherche d’un(e) destinataire pour m’en défaire à mon tour
  • la traductrice Utena (les goûts personnels recoupent-ils les tâches professionnelles, tout ça tout ça)
  • l’énigmatique Mr Peer, je suis très curieux
02:59 | 4 commentaires | tags :

2006 11 08

six fois six mots

Dans le Wired de novembre, des histoires en six mots inspirées par Hemingway (“For sale: baby shoes, never worn.”).

Mes six favorites :

Lie detector eyeglasses perfected: Civilization collapses.

Richard Powers

I’m dead. I’ve missed you. Kiss … ?

Neil Gaiman

WORLD’S END. Sic transit gloria Monday.

Gregory Benford

I saw, darling, but do lie.

Orson Scott Card

Sum of all fears: AND patented.

Charles Stross

Dorothy: “Fuck it, I’ll stay here.”

Steven Meretzky

18:29 | 0 commentaires | tags :

mots

du procès comme une fin en soi

« Alors, le prévenu est-il coupable ou non coupable ?
— La chose est claire : il est, de toute évidence, innocent, a répliqué Mlle Y. d’un ton irrité.
Le tapage a redoublé.

« Ce que vous dites là est déconcertant.
— Déconcertant ? Pas le moins du monde ! Ou alors, pourquoi m’a-t-on citée ici ? Comment ! Vous oseriez rejeter la disposition d’un témoin comme étant dénuée de base solide ! Il n’y a pas de loi qui le spécifie !
— C’est exact. Mais les autres disent qu’il est coupable ; vous ne faites qu’embrouiller tout pour rien. C’est l’un ou l’autre, et il n’y a qu’à trancher !… Bon. Voilà une affaire, on peut le dire !, qui nous donne du fil à retordre !
— Il n’y a rien là que de tout à fait normal ! Sans quoi des procès comme celui-ci n’auraient aucune raison d’être ! »

J’ai trouvé l’attitude, la réponse de Mlle Y. intrépides, véritablement héroïques. J’en ai été profondément touché et je me suis promis que si je me tirais sain et sauf de ce procès, il me faudrait à tout prix lui faire part de mon sentiment.

« Néanmoins, selon mon opinion personnelle, a poursuivi l’un des deux philosophes d’une voix ensommeillée, il ne m’apparaît pas qu’il en doive être nécessairement ainsi.
« Pour la raison que, si procès il n’y avait pas, il n’y aurait pas non plus d’accusé ; et que s’il n’y avait plus d’accusé, il ne serait plus possible qu’il y eût crime. Or, admettre l’impossibilité du crime reviendrait à dire que le vol n’a pu être perpétré, quand bien même, il y aurait eu intention de voler. D’où résulte que c’est parce qu’un sujet a eu l’intention de dérober un objet et a pu librement le dérober que, dans notre monde, il est d’absolue nécessité qu’il y ait procès. »

Un peu partout, des applaudissement ont accueilli ces paroles. Si clairsemés qu’ils fussent, le philosophe pourtant, la mine épanouie de satisfaction, a poursuivi, mais sa voix, cette fois, était celle d’un homme totalement éveillé :

« Ainsi, la réalité effective de la présente audience doit être considérée comme la preuve que le prévenu aspire à être coupable !
— Comment peut-on sortir des arguments aussi ineptes ? », a lancé Mlle Y. dans le feu de la colère. À quoi l’autre philosophe, d’un air ennuyé :
« Que l’argumentation soit inepte, c’est ce qui est établi de longue date. Cela dit, et ceci étant posé comme une vérité d’évidence, nous n’avons pas de temps à gaspiller.
Une vérité d’évidence est une chose sacrée ! »

Kôbô Abe, Le Crime de M. Σ. Karma

2008/12/19 16:51 | 0 commentaires | tags :

plus barbares pour être à nouveau capables de culture

Par-dessus tout, je le constatai en rentrant à la maison, et le lendemain dans le préau de l’école, l’avait impressionné la distinction qu’établissait Kretzschmar entre les époques de culte et de culture ; et la remarque que la sécularisation de l’art, sa séparation d’avec l’office divin, n’avaient qu’un caractère superficiel et épisodique. L’élève de seconde supérieure se montrait ému à la pensée (point émise par le conférencier, mais elle s’était allumée en lui) que l’art du fait de sa dissociation d’avec l’ensemble liturgique, sa libération et son ascension jusqu’au plan solitaire personnel où la culture est une fin en soi, l’art, dis-je, s’était alourdi d’une solennité sans objet, d’une gravité absolue, d’un pathétique douloureux traduits sous une forme visible dans l’effrayante apparition de Beethoven sur le seuil de sa chambre ; et que cet état ne devait nullement rester son son destin permanent, sa disposition d’âme éternelle. Voyez-vous ce gamin ? Encore presque sans expérience pratique sur le terrain de l’art, il divaguait dans le vide avec une maturité précoce sur l’instant probablement imminent où le rôle actuel de l’art serait ramené à une échelle plus modeste, plus heureuse, au service d’une allégeance plus haute qui n’avait pas besoin d’être comme jadis une allégeance à l’Église. Quelle serait-elle ? Adrian n’en savait rien : mais la pensée que l’idée de culture était un phénomène historiquement transitoire, qu’il pourrait de nouveau se perdre dans autre chose, que l’avenir ne lui appartenait pas forcément, cette pensée, il l’avait certainement puisée dans la conférence de Kretzschmar.

– Mais il n’est d’autre alternative à la culture, interrompis-je, que la barbarie.
– Pardon ! fit-il. La barbarie n’est le contraire de la culture que dans le cadre de la hiérarchie de pensée que celle-ci nous propose. En dehors de cet ordre de pensée, le contraire peut être tout différent ou même ne pas être un contraire.

J’imitai la mimique de Luca Cimabue en disant : « Santa Maria » et en me signant. Il eut un rire bref.

Une autre fois, il déclara :
– M’est avis qu’il est un peu trop question de culture à notre époque pour qu’elle soit véritablement une époque de culture, ne crois-tu pas ? Je voudrais savoir si aux périodes de culture authentique on connaissait seulement ce mot, on le prononçait ? La naïveté, l’ingénuité, l’aisance naturelle me semblent être le premier critère de la disposition d’esprit que nous désignons de ce nom. Ce qui nous fait défaut, c’est précisément la naïveté, et ce manque, s’il m’est permis d’en parler, nous frustre d’une barbarie colorée, parfaitement conciliable avec la culture, avec une très haute culture. Je veux dire : notre échelon est celui de la civilisation, état fort louable sans contredit, mais on ne saurait douter qu’il nous faudra devenir beaucoup plus barbares pour être à nouveau capables de culture. Technique et confort. Avec cela, on parle de culture, mais on ne l’a point.

Thomas Mann, Le Docteur Faustus

2008/05/30 00:47 | 0 commentaires | tags :

la petite amie

Je fréquentais cette fille qui était plutôt bizarre dans son genre, elle avait des pointes de stylo à la place des mamelons.

Pendant l’amour, elle écrivait plein de trucs à l’encre bleue sur ma couette. La première nuit elle a écrit le forgeron le travaille et le façonne sur son fourneau, il lui donne une forme avec des marteaux et le forge à la force du poignet ; il a faim et perd ses forces, il ne boit pas

Puis, la deuxième nuit, elle a écrit d’eau et s’affaiblit. Le charpentier trace une ligne avec un stylo : il la façonne avec un rabot, il la délimite avec un compas, il lui donne une forme humaine, et la beauté d’un homme, pour vivre dans une maison. Il abat des cèdres ; ou bien il choisit un chêne ou un chêne vert et le fait pousser parmi les arbres

Je ne savais pas si elle le faisait exprès. Elle disait qu’elle ne s’en rendait pas compte. Ça me coûtait une fortune en pressing.

En tout cas, on a rompu un jour qu’elle est venue me voir et a vu de la forêt ; il plante un cèdre et la pluie le nourrit. Puis l’arbre devient du bois pour l’homme ; il en prélève une partie et se réchauffe, il entretient le feu et fait du pain ; et puis aussi il invente un dieu et l’adore. Il en brûle la moitié dans le feu ; avec l’autre moitié il mange de la chair, il fait rôtir de la viande, il en est fort content ; il se réchauffe aussi et il dit écrit sur ma couette. En rouge, cette fois. C’était l’écriture de sa sœur.

Bo Fowler, Trois histoires d’amour (in Les Nouveaux Puritains)

2008/05/08 19:51 | 0 commentaires | tags :

la photographie d’un sourire

Il se pencha et prit une photographie sur le bureau. Il regarda le visage sur la photo et sourit. Comme un bébé qui reconnaît un visage familier. Il regarda le visage et sourit. Le visage souriait, lui aussi. Il souriait avant qu’il ne sourie lui-même et il continuerait à sourire s’il s’arrêtait d’en faire autant. La personne sur la photo souriait quand on l’avait photographiée. Quand on avait pris la photo, le sourire était entré dans la photographie. Le sourire de la photographie n’était pas un vrai sourire mais la photographie d’un sourire. L’appareil photo n’avait pas pris le sourire en photo, mais la photographie du sourire. Il savait que la photographie n’était qu’une photographie mais que le sourire sur le visage de la personne photographiée était sincère et qu’il venait de l’intérieur.

Il posa la photographie sur le bureau et l’observa. Bien qu’il n’en fût pas l’auteur, il possédait la photographie. Il pouvait la regarder et lui sourire ou bien la regarder et ne pas lui sourire. Il n’était même pas obligé de la regarder :il était libre. Il se leva, jeta un coup d’œil alentour et sourit.

Tandis qu’il souriait, il lui semblait que son sourire était bien réel. Ce n’était pas la photographie d’un sourire mais un réel sourire, un sourire qui naissait en-dedans et se propageait au-dehors. Il venait du plus profond de lui-même, s’épanouissait sur ses lèvres, et se répandait partout dans la pièce. Le sourire était réel et la pièce aussi était réelle. Rien n’était réel auparavant et à présent, tout était réel. Absolument tout.

Daren King, Le mieux est l’ennemi du bien (in Les Nouveaux Puritains)

2007/11/03 09:41 | 0 commentaires | tags :

la pratique du mensonge

L’homme qui tient un rôle, non pas aux yeux des autres, mais vis-à-vis de lui-même, encourt des dangers psychologiques évidents. En soi, la pratique du mensonge n’a rien de particulièrement éprouvant ; c’est une question d’habitude professionnelle, une ressource que la plupart des gens peuvent acquérir. Mais alors que l’aigrefin, l’acteur de théâtre ou le joueur professionnel peuvent rejoindre les rangs de leurs admirateurs après la représentation, l’agent secret, lui, ne peut se payer le luxe de la détente. Pour lui, l’imposture est avant tout de l’autodéfense. Il doit se protéger non seulement des dangers extérieurs, mais aussi du dedans, et contre les plus naturelles des impulsions ; bien qu’il gagne parfois des fortunes, son rôle peut lui interdire l’achat d’un rasoir. Érudit, il peut se voir astreint à ne prononcer que des banalités. Mari et père de famille dévoué, il lui faut, en toute circonstance, refréner son envie de se confier aux siens.

Conscient des défaillances qui guettent l’homme vivant en permanence un rôle, Leamas s’était contraint à rester, même quand il était seul, dans la peau de son personnage. On dit que Balzac, sur son lit de mort, s’inquiétait de l’état de santé et de la prospérité de ses créatures. Ainsi, Leamas, sans abandonner rien de sa faculté d’invention, s’identifiait à ce qu’il avait inventé. Les traits qu’il avait exhibés devant Fiedler, cette incertitude agitée, ce ton arrogant et protecteur qui cachait de la gêne, étaient non des fantaisies, mais des prolongements de ses propres traits ; d’où une légère claudication, l’aspect négligé, l’indifférence pour la nourriture et une dépendance de plus en plus marquée envers l’alcool et le tabac : il lui arrivait même de les exagérer un peu, comme par exemple lorsqu’il marmonnait tout seul à propos des iniquités du métier et de son service.

Et c’est seulement en de rares occasions qu’il se permettait — comme ce soir en allant se coucher — le luxe dangereux de contempler, les yeux grands ouverts, le mensonge énorme qu’il vivait.

John le Carré, L’espion qui venait du froid

2007/07/26 14:54 | 0 commentaires | tags :

à un moment, j’ai eu peur que tu deviennes intelligent

Observant combien la pensée des personnes saoules était vague et détachée de tout souci à l’égard de la réalité, combien leurs phrases se satisfaisaient de l’incohérence et, pour couronner le tout, qu’ils avaient l’illusion de débiter de superbes vérités, Antoine décida d’adhérer à cette philosophie prometteuse. L’ivresse lui semblait le moyen de supprimer toute vélleité réflexive de son intelligence. Ivre, il n’aurait plus besoin de penser, il ne le pourrait plus : il serait un rhéteur d’approximations lyriques, éloquent et volubile. L’intelligence au sein de l’ivresse n’aurait plus de sens ; ses amarres lâchées, elle pourrait faire naufrage ou être dévorée par des requins sans qu’il s’en soucie. Rires sans cause, exclamations absurdes, en état d’ébriété il aimerait tout le monde, il serait désinhibé. Il danserait, virevolterait ! Oh, bien sûr, il n’oubliait pas la part sombre de l’alcool : la gueule de bois, les vomissements, la cirrhose à l’horizon. Et la dépendance.

Il comptait bien devenir alcoolique. Cela occupe. L’alcool prend toute la place dans les pensées et donne un but dans le désespoir : guérir. Il fréquenterait alors les réunions d’Alcooliques anonymes, raconterait son parcours, serait soutenu et compris par des êtres de son espèce applaudissant son courage et sa volonté de décrocher. Il serait alcoolique, c’est à dire quelqu’un qui a une maladie socialement reconnue. On plaint les alcooliques, on les soigne, ils ont une considération médicale, humaine. Alors que personne ne songe à plaindre les gens intelligents : « Il observe les comportements humains, cela doit faire de lui quelqu’un de bien malheureux », « Ma nièce est intelligente, mais c’est quelqu’un de très bien. Elle veut s’est sortir », « À un moment, j’ai eu peur que tu deviennes intelligent. » Voilà le genre de réflexions bienveillantes, pleines de compassion, auxquelles il aurait eu droit si le monde était juste. Mais non, l’intelligence est un double mal : elle fait souffrir et personne ne songe à la considérer comme une maladie.

Martin Page, Comment je suis devenu stupide

2007/02/27 23:56 | 0 commentaires | tags :

le sourire de Jirô

Lorsque Jirô devait faire face à la bêtise, résister aux complications et aux non-sens, c’était toujours la même expression qu’il arborait, ce même sourire, ce sourire silencieux qui seul lui venait aux lèvres.

[…]

Cette réserve de Jirô, par laquelle, d’un sourire, il pensait tout régler et se faisait fort de faire comprendre aux autres combien sa position était difficile, agaçait profondément Kagawa. Jirô évitait volontairement les mots gentils, se voulait loin de tout mouvement politique ; il s’enfermait tout seul dans la tour d’ivoire de sa pureté, fuyant hâtivement devant la réalité des souffrances des autres. Il était évident, par exemple, que sourire à un camarade après lui avoir ordonné, en usant de son pouvoir de sanction, quarante minutes de position réglementaire à même le plancher, risquait de paraître ironique. Mais Jirô savait, lui, que son beau sourire ne pouvait en aucun cas donner une telle impression. Et, pour Kagawa, ce genre de certitudes était l’expression même de l’orgueil.

Yukio Mishima, Ken (in Pèlerinage aux Trois Montagnes)

2007/02/11 11:13 | 0 commentaires | tags :

l’éclairage éteint, la mascarade se termine

Cependant, je suis arrivé à conclusion. Je ne suis plus un monstre hideux qui va timidement faire un cadeau à la jeune fille qu’il adore. Je ne chercherais pas non plus à gagner du temps en repoussant le délai de trois à quatre jours, de quatre jours à cinq. Les travaux de reconstruction du passage seront une tâche commune à nous deux, quand tu auras lu ce mémoire. Est-ce le chant d’un désespéré ? Non, il se peut que j’aie été trop optimiste, mais je ne suis pas vaniteux. Il n’est pas inconvenant de se consoler l’un l’autre, après nous être rendus compte que nous étions tous les deux blessés. Soyons sans crainte et éteignons la lumière. L’éclairage éteint, la mascarade se termine. Nous réfléchirons encore une fois, l’un sur l’autre, dans le noir, là où il n’y a ni visage ni masque. Je suis prêt à avoir foi en la mélodie qui doit pouvoir s’entendre dans ces ténèbres.

Kôbô Abê, La face d’un autre

2006/11/24 18:24 | 0 commentaires | tags :

couvrir sa bouche

(Pour couronner le tout, il avait développé un besoin presque irrésistible de l’embrasser quand elle disait quelque chose d’intéressant, ce qu’il considérait comme un signe de santé — jusqu’alors il n’avait jamais eu envie d’embrasser une femme juste parce qu’elle le faisait réfléchir —, mais qu’elle commençait à considérer avec un peu de méfiance, bien que, autant qu’il le sache, elle ne se rende pas compte de ce qui se passait. Ce qui se passait, c’est qu’elle parlait d’Ali, de musique, ou de sa peinture, avec de l’humour, de la passion, et une intelligence piquante et vive, et qu’il était emporté dans une sorte de rêverie romantique peut-être sexuelle, à coup sûr romantique, qu’elle lui demandait s’il l’écoutait, et qu’il se sentait embarrassé, et protestait trop vivement, d’une façon qui suggérait qu’il n’avait pas fait attention parce qu’elle l’abrutissait d’ennui. À vrai dire, c’était un double paradoxe : on appréciait tellement une conversation que 1) on paraissait avoir les yeux vitreux d’ennui, et 2) on avait envie de la faire s’arrêter de parler en couvrant sa bouche avec la vôtre. Ce n’était pas bien, et il fallait faire quelque chose contre ça, mais il ne savait pas quoi : il n’avait jamais été dans une situation pareille.)

Nick Hornby, À propos d’un gamin

2006/11/08 23:57 | 0 commentaires | tags :

noyau relationnel

— Votre essai « La logique du mensonge » est donc fondé sur cette expérience ?
— Vous l’avez lu ?
— Ce serait trop difficile pour moi.
— Par exemple, il y a des mensonges sociaux comme d’appeler mariage l’annonce du commencement de la copulation ou de baptiser lune de miel la retraite momentanée pour s’adonner à la copulation, n’est ce pas ? L’obscénité est soudain occultée, non ? Un acte sexuel ritualisé obtient sans problème un laissez-passer du noyau relationnel.
— Cest la deuxième fois, aujourd’hui, que j’entends cette expression : « noyau relationnel »…
— On dit qu’à la troisième fois, cela donne mal au cœur.

Kôbô Abe, Rendez-vous secret

2006/08/19 13:47 | 0 commentaires | tags :

de la beauté

13. Le danger avec le genre de beauté qui ne ressemble pas à une statue grecque est que sa précarité confère beaucoup d’importance à l’observateur. Quand l’imagination a décidé de se retirer de l’interstice entre les dents, n’est-il pas temps de consulter un bon stomatologiste ? Une fois qu’on a localisé la beauté dans l’œil de l’observateur, qu’arrivera-t-il si celui-ci regarde ailleurs ? Mais peut-être tout cela faisait-il partie intégrante du charme de Chloé ? Une théorie subjective de la beauté rend l’observateur mirifiquement indispensable.

Alain de Botton, Petite philosophie de l’amour

2006/06/06 01:58 | 0 commentaires | tags :

l’ignorance

« Et en France, tes amis te posent des questions ? »

Elle est sur le point de dire oui mais, ensuite, elle se ravise ; elle veut être exacte et parle lentement : « Bien sûr que non ! Mais quand les gens se voient souvent, ils supposent qu’ils se connaissent. Ils ne se posent pas de questions et n’en sont pas frustrés. S’ils ne s’intéressent pas les uns aux autres, c’est en toute innocence. Ils ne s’en rendent pas compte.

— C’est vrai. Ce n’est qu’en revenant au pays après une longue absence qu’on est frappé par cette évidence : les gens ne s’intéressent pas les uns aux autres, et c’est normal.

— Oui, c’est normal.

— Mais je pensais à autre chose. Non pas à toi, à ta vie, à ta personne. Je pensais à ton expérience. À ce que tu avais vu, à ce que tu avais connu. De cela, tes amis français ne pouvaient avoir aucune idée.

— Les Français, tu sais, ils n’ont pas besoin d’expérience. Les jugements, chez eux, précèdent l’expérience. Quand nous sommes arrivés là-bas, ils n’avaient pas besoin d’informations. Ils étaient déjà bien informés que le stalinisme est un mal et que l’émigration est une tragédie. Ils ne s’intéressaient pas à ce que nous pensions, ils s’intéressaient à nous en tant que preuves vivantes de ce qu’ils pensaient, eux. C’est pourquoi ils étaient généreux envers nous et fiers de l’être. Quand, un jour, le communisme s’est écroulé, ils m’ont regardé, fixement, d’un regard examinateur. Et alors, quelque chose s’est gâté. Je ne me suis pas comportée comme ils s’y attendaient. »

Milan Kundera, L’ignorance

2006/06/02 04:48 | 0 commentaires | tags :

le grand nez de Zdena

Mais est-ce que cela comptait, qu’elle fût laide, puisqu’il n’avait pas couché avec elle depuis vingt ans ?

Cela comptait : même de loin, le grand nez de Zdena jetait une ombre sur sa vie.

Il y a des années, il avait une jolie maîtresse. Un jour, elle était allée dans la ville où habite Zdena et elle en était revenue contrariée : « Dis-moi, comment as-tu pu coucher avec cette horreur ? »

Il avait déclaré ne la connaître que de loin et il avait nié énergiquement avoir eu une liaison avec elle.

Car le grand secret de la vie ne lui était pas inconnu : Les femmes ne recherchent pas le bel homme. Les femmes recherchent l’homme qui a eu de belles femmes.

Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli

2006/05/18 23:15 | 0 commentaires | tags :

meule de foin

le passé

et vous êtes ?

À l’aréoport.

pouvoirisé par

WordPress et une équipe de hamsters joviaux
…et des poneys !

©2006-2016 Michel Valdrighi (Dinoblogueur -1235 avant LLM)
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